LES HOMMES BLEUS Chapitre 1 Passe-Velours

Une nuit de novembre, elle est partie. Avant qu’elle s’en aille, derrière la porte du placard qui me servait de refuge, je l’ai entendue me raconter de grands pans de son histoire. Était-ce la sienne ? Était-ce une histoire inventée ? Des joies dont elle ne m’avait jamais parlé, des joies colorées : la pistache, l’alezan, la sable, la bleue. L’oreille collée sur le bois froid, j’écoutais ce qui avait marqué son enfance dans ce petit village où des gens simples et chaleureux l’avaient entourée de tendresse, où les langues sales l’avaient jugée, où la mort lui était apparue.

Il y avait M. Doriva. Dès qu’elle avait quelques sous en poche, elle se précipitait à l’autre bout du village. Un coin où elle n’allait jamais autrement. Un coin désert, où les trottoirs étaient rares, et la verdure, abondante. Un coin où le train passait. Où quelques rames se tramaient. Où des rumeurs circulaient. Encore. Elle traversait, d’une traite, la rue des Sulpiciens sans même jeter un coup oeil sur les gens qui sortaient du dépanneur Amireault ou qui étaient assis sur leur petite galerie pour accueillir les jaseux du village. La pente abrupte de la rue Peltier l’interpellait davantage et réduisait le temps qui la séparait de sa gâterie préférée. Et elle prenait plaisir à s’y laisser descendre, épiderme au vent. Au bas de la pente, quelques rares maisons, les meubles Arboit, le bar El Sol. Et des
rumeurs… Les mêmes que celles du train. Et d’autres. Chaque fois, à l’angle des rues Peltier et Payette, elle faisait une pause pour contempler. L’affiche. Qu’elle pouvait enfin apercevoir de cet endroit. Cette affiche sur laquelle se détachaient Crèmerie Chez Doriva, en grosses lettres noires, avec le dessin aux couleurs délavées d’un cornet à deux boules. À la vanille. Cette affiche, usée par le temps, la faisait toujours saliver. Davantage à cet endroit. Là où elle s’arrêtait pour reprendre son souffle. Là où elle se moquait bien que son bas droit soit tombé sur sa cheville. Là où elle se foutait que sa queue de cheval ait glissé au bas de sa nuque, que son front perle, que de vieux promeneurs la dépassent, qu’une abeille entêtée bourdonne autour de sa tête, qu’une senteur d’oeufs pourris lui
chatouille le nez, que des rumeurs…Elle s’en foutait. Elle repartait avec entrain au début, en courant à mi-chemin, en marchant lorsqu’elle arrivait à la maison cossue des Bernier. Quelques pas seulement la séparaient alors de l’extase. Des pas qu’elle voulait lents pour prolonger le désir. Une fois arrivée au kiosque, encore essoufflée, elle faisait le va-et-vient devant le long congélateur vitré, puis s’arrêtait net. Elle posait alors un regard gourmand sur chacune des saveurs disposées dans d’énormes tubes cartonnés. Érable. Vanille. Fraise. Pistache. Chocolat. Bleuet. Noix. Pacanes. Quel choix difficile ! Pour s’aider, elle récitait une comptine en pointant son index droit en alternance vers les deux saveurs qui la faisaient le plus saliver. « Maman m’a dit de prendre celui-ci ou celui-là. Le
voici, le voilà! » Cornet en main, M. Doriva s’avançait fièrement de toute sa lourdeur, ouvrait avec assurance la porte du congélateur, d’où sortait une épaisse buée, et saisissait sa grosse cuillère ronde, qu’il plongeait dans la crème glacée à la pistache. Les deux boules bien alignées, le crémier remettait le montage entre les mains tremblotantes
de maman.

À cet instant, maman perdit ses mots. De mon placard, je les entendis tomber. Rouler. Fondre. Elle les chercha, les retrouva, se les remit en bouche. Ne restait plus alors que la pointe du cornet remplie de crème glacée fondue, et le banc que maman faisait tourner rapidement. Et aussi ce crémier à la voix rauque, qui parlait de politique avec conviction, répondant sans détour aux arguments de ses clients, qui tentaient jour après jour de le faire changer de camp. Ceux-ci repartaient sans jamais avoir réussi à l’ébranler, faussement convaincus d’avoir fait avancer leur cause, la bouche encore pleine de crème
glacée, toujours fiers d’habiter ce village aux mille plaisirs. Aux mille rumeurs.

Il y avait aussi Jacqueline. Elle avait installé une petite roulotte pistache en face de sa maison. Le casse-croûte Chez Jacqueline était si populaire qu’on venait des villages
avoisinants pour s’y régaler. Aux heures d’affluence du samedi et du dimanche, les clients alignés de chaque côté de la roulotte, formaient un long collier de perles, qui
semblait pendre au cou du village. L’accès restreint à la rue Notre-Dame durant ces périodes de forte affluence avait si souvent fait rager les clients qu’ils avaient pris l’habitude de se rendre à pied Chez Jacqueline, multipliant ainsi les brins de jasette entre eux. Certains profitaient de l’achalandage pour jeter un coup d’oeil sur le menu affiché devant le casse-croûte : hot-dog steamé ou toasté, guédille, frite, patate-sauce, poutine, hamburger, rondelles d’oignon. La plupart des clients, des habitués, n’avaient ni à regarder le menu ni à commander. Jacqueline connaissait leurs préférences et, avant même qu’ils ouvrent la bouche, elle lançait : « Deux steamés all dressed, une patate et un coke pour manger ici, monsieur Pimparé? » « Sans problème ! » « Patate-sauce et orangeade, mon beau Ti- Loup ? » « Oui. » « Et toi,Michel ? Six cheeses, trois frites, un 7up, deux orangeades, une guédille et une poutine pour apporter ? » « C’est bien ça, Jacqueline. Une vraie enregistreuse. » Maman se souvenait de la senteur d’huile qui se répandait généreusement à travers les rues, taquinant le nez connaisseur des villageois. Au moins une fois par semaine, elle allait se chercher un steamé choux, une frite et un cream soda qu’elle dégustait assise sur une des cinq tables à pique-nique disposées sur un terrain adjacent. Maman avait souvent le choix de la table, car peu de clients étaient attirés par cet espace en plein soleil, préférant manger debout, assis sur le gazon ou même dans leur automobile. Enfin installée, en retrait, elle éventrait son sac, y renversait les frites, les inondait de ketchup, déroulait le papier ciré enveloppant son hot-dog, duquel débordait une bonne quantité de chou, et glissait deux longues pailles rayées rouge et blanc dans son cream soda pétillant. Elle était fin prête. Elle regarnissait son hot-dog du chou tombé, le décollait délicatement du papier imbibé, le saisissait entre ses doigts, qui s’enfonçaient dans le pain chaud et moelleux, et prenait enfin une bouchée. L’extase. − Le temps s’arrête. − Elle enfilait ensuite quelques frites, buvait, et recommençait ce doux rituel jusqu’à l’apothéose : la dernière gorgée de cream soda. – Le temps reprend son cours. − Cette nourriture comblait maman d’une jouissance infinie. Comme Jacqueline. Femme énergique, souriante, qui maniait le pain et la saucisse d’une main souple et ferme, et qui, malgré l’affluence, avait toujours un petit mot gentil à glisser dans l’oreille de chacun. Quand maman payait et saisissait le sac de papier tacheté d’huile, Jacqueline lui disait : « Un beau bonjour à ta mère de ma part ! »

Et il y avait Mme Frenette. Dans la voix de maman, un je-ne-sais-quoi vibrait quand elle se mit en m’en parler. Je la voyais entrer timidement, parce que sans le sou. Je la
voyais se promener dans les trois allées étroites et encombrées.
De bonbons aux saveurs étonnantes.
De colliers aux perles géantes.
De porte-monnaie aux couleurs flamboyantes.
De cartes de souhaits aux images distrayantes.
De tasses aux formes surprenantes.
De livres aux histoires abracadabrantes.
De billes hallucinantes.
De casse-tête aux brillances mystifiantes.
De toupies étourdissantes.
Je la voyais lever les yeux vers les étagères du haut, sur lesquelles trônaient les objets les plus dispendieux : vaisselle de Chine, jeu d’échecs de luxe, poupées de collection, chandeliers de verre, valises en cuir, boîtes à musique. Je la sentais moite de bonheur quand elle me décrivait sa descente au sous-sol du 5-10-15. Dans une forte odeur d’humidité, de très étroites marches vertes, craquantes, baignées dans une inquiétante obscurité. Elle n’y serait jamais descendue si elle n’avait su les merveilles qui l’attendaient tout en bas.
Des poupées immenses.
Des barbies éblouissantes.
Des sacs à main irrésistibles.
Des souliers multicolores.
Des maisonnettes miniatures.
Des services à thé.
Des fauteuils en peluche.
Des pousse-pousse.
Des ballons.
Des tambours.
Des patins à roulettes.
Des trottinettes.
Des cerfs-volants.
Des marionnettes.
Une balançoire.
Un cheval de bois.
Elle rêvait, maman. Ses rêves venaient à moi avec toutes leurs couleurs. Ils traversaient le bois de la porte et m’imprégnaient. Mme Frenette traversait aussi. Avec son silence, la confiance qu’elle accordait à maman lors de ses visites solitaires au sous-sol. Et son pardon lorsqu’elle l’eut une fois volée.

Maman s’arrêta de parler. Un moment. Le temps de vaporiser un parfum sous la porte. Une odeur de fleurs des champs. Je humais les yeux fermés. Même lorsqu’elle continua à me raconter. Elle avait grandi. D’autres couleurs de joies l’attendaient. Entre autres, celle du rodéo. Alezan. Chaque fin de semaine, à deux maisons de chez elle, en bordure du village, des cow-boys venaient de tous les coins du Québec, du Canada et des États-Unis. Ils allaient se mesurer au cours de différentes épreuves : le lasso, la tonte du mouton, le cochon graissé, les acrobaties sur chevaux. Dès le mercredi, roulottes et chevaux faisaient leur apparition un peu partout sur des terrains prêtés par le village pour l’événement. Certains cow-boys étaient hébergés par des villageois qui, avec les années, étaient devenus leurs amis. Parfois, plus que des amis : des fans qui assistaient à toutes leurs compétitions, peu importe où elles avaient lieu. Le samedi, pendant la journée, se tenaient des dizaines d’activités et des éliminatoires, alors que le soir, le village avait droit au grand rodéo, le clou de la fin de semaine. Le dimanche, en matinée, les enfants pouvaient faire des tours de poney pour quelques sous, tandis que les plus vieux avaient droit à des promenades à cheval ou en calèche dans les rues du village. En après-midi, les cow-boys amateurs se mesuraient entre eux. Tout l’été, malgré les efforts déployés par les organisateurs, des odeurs nauséabondes s’échappaient du site. Même s’ils n’avaient pas le nez délicat, habitués qu’ils étaient à respirer les odeurs des fermes avoisinantes, les gens du village se plaignaient.

Maman s’arrêta. « C’est quand on perd des choses qu’on s’aperçoit à quel point elles avaient une signification pour nous », me dit-elle, en inspirant profondément. Elle reprit.
Le spectacle étant visible de la galerie arrière de sa maison, grand-mère ne comprenait pas sa fille de tant vouloir se rendre sur place. Elle ne comprenait pas que c’était davantage une souffrance qu’un plaisir de voir partiellement, de n’entendre que le souffle de la foule et le bruit assourdi des sabots. Heureusement, un jour, une jeune voisine et sa mère arrivèrent en coup de vent, et proposèrent la proximité de leur champ en guise de galerie. Assises toutes les quatre dans ce champ à la vue imprenable et à l’acoustique parfaite, elles ne manquèrent plus un seul rodéo.

Passe-Velours ne m’avait jamais parlé si longtemps. J’en profitais. Lorsqu’elle s’esclaffait avant de commencer un nouveau chapitre,mes lèvres s’étiraient pour former un
sourire. Comme maintenant. Le chapitre avait pour titre : « Super héros. » Maman se remémorait l’attente interminable de cette star d’Hollywood devant l’hôtel de ville.
Deux longs mois à rêver de cette rencontre unique ; deux longs mois à croire que ce jour n’arriverait jamais, et maintenant, dans quelques minutes, la star allait apparaître sous les yeux admiratifs des adultes autant que des enfants. Maman se souvint de la chaleur intense de cette journée, qui soudainement n’avançait plus. Elle était trempée de sueur. Tellement qu’elle pouvait suivre le trajet de chaque goutte qui se formait sur son corps. Elle portait la robe de coton pâle, sans manche, à grosses fleurs multicolores que sa tante Aline lui avait offerte. Elle s’était également parée des accessoires assortis, qu’elle arborait rarement : fichu et pochette. C’était un jour spécial, elle devait se démarquer.
C’est pourquoi elle avait décidé de mettre aussi ses éclatantes chaussures noires ultra-lustrées, qu’elle n’avait portées que pour sa confirmation. La foule était compacte et impatiente. À chaque bruit suspect, elle tremblait de joie à la pensée que la star approchait. Et elle soupirait lorsqu’elle se rendait compte que ce n’était pas elle. Et puis,
ce vent en rafale, ce bruit de moteur fendant l’air, ces cris de joie… C’est en bathélicoptère que la star masquée arriva enfin, vêtue de son collant gris et de sa cape bleue. Elle descendit les étroites marches de l’échelle de corde flottant à quelques pieds du sol sous les Oh! et les Ah! des spectateurs ravis, et s’enfonça dans la foule pour serrer des mains. Batman, l’homme chauve-souris, à quelques pas de maman. Ce héros, nettoyant le monde des méchants, elle pouvait le toucher, frôler sa cape. Elle le fit avant qu’il lui agrippe la main pour les photos officielles près du bathélicoptère, devant un large panneau sur lequel venaient d’être peints un train filant à vive allure, des rails brunâtres, et le mot BANG! en grosses lettres noires. Sous la porte du placard, maman me glissa les photos des journaux où on les retrouvait, elle et son héros. Elle les avait conservées et me les offrait aujourd’hui tel un cadeau d’adieu. Jamais elle n’oublierait la batmain dans la sienne.

Ici, maman ne reprit pas vraiment son souffle. Elle enchaîna. Les dimanches après-midi faisaient partie de ses plus beaux souvenirs. Elle voyait défiler devant elle la procession des gens du village qui, tout endimanchés, se dirigeaient vers le théâtre Royal. Sous un soleil encore timide, les villageois sortaient de leur maison, fiers de participer à cette marche qui les rassemblait. C’est pendant ces mouvements de masse que maman sentait le plus l’appartenance des gens à leur village ; elle les sentait solidaires, tissés serrés. Une sensation si forte qu’elle en avait presque chaque fois les larmes aux yeux. Surtout
lorsque, avant d’entrer dans le théâtre, attroupés sur les trois marches, le palier et le trottoir, les cinéphiles échangeaient de larges sourires en se souhaitant bon cinéma. M. Chayer y était, sans son taxi ; Mme Frenette portait toujours les mêmes boucles d’oreilles que celles étalées dans la vitrine de son 5-10-15; Jacqueline, qui ne quittait jamais son stand à hot-dogs, fermait pour quelques heures ;M. Allard s’aspergeait toujours d’un peu
trop de musc, et M. Doriva sentait tellement la bonne crème fraîche que tous les enfants se collaient à lui. Les parents, qui rappelaient constamment à leurs garnements de ne pas se salir, causaient de tout et de rien. Parfois, les conversations étaient enflammées parfois, elles tenaient surtout de la blague et à la médisance. Ce dimanche dont me parlait maman était l’un des rares où sujets chauds, rires et potins s’étaient côtoyés.
son souvenir, il avait surtout été question de politique : les uns, agressifs, défendant la thèse d’un pays séparé ; les autres, la décriant. Et il avait aussi été question d’Arold, le cochon que M. Leclerc tentait de rendre savant, et d’une femme du village dont on avait tu le vrai nom, mais que tous les villageois appelaient La Jupette. Ces trois sujets avaient suscité à peu près le même engouement et avaient été amenés dans cet ordre. Maman
soupira ici, longuement, avant d’ajouter que les ragots étaient toujours gardés pour la fin, quand les langues avaient été réchauffées par des sujets moins torrides. Ce dimanche-là avait été spécial, particulièrement pour maman : à la surprise générale, le déchireur de billets Sylvestre, chaussures rougeâtres fraîchement cirées, avait saisi le porte-voix, qu’il ne prenait que rarement, pour annoncer qu’il avait pour maman une entrée gratuite VIP de la part de Batman!

Maman vérifia mon écoute. « Boris, es-tu encore là? » Une seconde fois. « Boris, es-tu encore là? » J’y étais, bien sûr, mais j’aimais tant quand elle prononçait mon nom. Surtout que c’était peut-être la dernière fois que je l’entendais, cette voix avec mon nom au bout des lèvres. M’endormir alors que maman évoquait des moments de sa vie m’était impossible. D’autant plus qu’elle commençait l’adolescence. Cet âge avait plu à maman pour la liberté qui l’avait accompagnée : celle de ne pas faire son lit tous les jours, de porter des vêtements plus seyants, de sortir plus tard, de porter du rouge à lèvres, de dormir jusqu’à midi les fins de semaine, de sortir avec qui elle voulait sans trop de questions indiscrètes de la part de sa mère. « Ce n’était peut-être pas une bonne idée, avoua maman, que d’avoir beaucoup d’amis. » Des amis souvent décevants, ne partageant pas ses goûts, ses valeurs, ne tenant pas vraiment à elle. Elle avait donc assisté à l’arraché aux galas de lutte qui se tenaient plusieurs fois par année au Centre des loisirs. Galas très prisés, qui rassemblaient une grande partie des villageois, sans distinction de statut social. À la télévision, l’émission Sur le matelas gagnait de plus en plus d’adeptes. Maman l’avait regardée à quelques reprises avec grand-mère, d’abord pour tenter de comprendre son intérêt pour ce sport si violent, puis pour faire plaisir à cette femme bouleversée par les comportements de sa fille devenue adolescente. Elle y avait vu la majorité des lutteurs qui faisaient le régal de sa mère : Tarzan la Bottine Tyler, tricheur de haut calibre, cacher une chaîne dans sa culotte sable pour défigurer son adversaire quand il sentait la partie perdue ; Abdullah the Butcher, un colosse, mâcher des feuilles de papier pour dégoûter une foule qui aimait tant le haïr ; les frères Leduc, surtout Jos, lutteur brutal, qui aimait frapper les spectateurs qui le huaient; Mad Dog Vachon, gros bonhomme court, édenté et chauve, intimidateur au look arrogant, à la longue barbe et à la langue fourchue ; Gilles the Fish Poisson, spécialiste de la prise de l’ours, qu’il appliquait pour endormir ses adversaires ; le Géant Ferré, qui ne se déplaçait ni avec élégance ni avec rapidité, mais dont la corpulence freinait les ardeurs ; les frères Rougeau, beaux comme des coeurs, qui tentaient de mettre fin aux élans sournois des
méchants tricheurs. Elle avait tout cela en tête, ce samedi soir, au Centre des loisirs, debout parmi une foule survoltée, fascinée par le faux sang qui giclait sur le ring. Un frisson la parcourut alors : elle eut peur d’aimer. Peur d’aimer le contact de la chair, les cris de douleur, les méchants. D’aimer cet ami qui la serrait timidement dans ses bras lorsqu’en beuglant, Le Gros Antonio se jetait sur le ring.

Maman avait aussi été amatrice de baseball. Elle arrivait tôt avant les matchs et prenait plaisir à regarder le sable se refaire au passage de la moustiquaire accrochée derrière le tracteur. Elle n’était pas la seule à se rendre très tôt près du terrain. En fait, bien des spectateurs attendaient un simple mouvement, un murmure pour s’approcher. Il y avait donc un avant-match où on espérait les joueurs ; où on jasait ; où on flânait en mangeant des frites ou en buvant une bière ; où on choisissait les meilleures places ; où l’on s’informait des équipes, et où on avait le privilège de se tenir sur le bord de la clôture réservé plus tard aux habitués. La convivialité que maman avait retrouvée dans les gradins toujours pleins à craquer l’avait tout de suite charmée. Des gens avec lesquels elle n’avait jamais échangé de regards auparavant la saluaient et, au fil de l’été, lui souriaient comme on sourit à une vieille relation. Cela provoquait chez maman un sentiment étrange, mais agréable. Une sorte de paix s’installait en elle. Elle se sentait en sécurité dans ces hautes estrades défraîchies, malgré son vertige. La compétition aussi l’étourdissait. C’est que, toutes les équipes étant identifiées au nom et aux couleurs d’associations et de commerces du village : la Chambre de commerce, le Club optimiste, les meubles Arboit, les meubles Poitras, les cabanons Riopel, elle ne savait pas laquelle encourager. Au début, elle avait supporté les deux équipes sur le terrain également, applaudissant à tout rompre tous les bons coups, se levant de son banc en criant à chaque point compté, à chaque coup de circuit frappé. Elle s’était fait dévisager comme si elle avait commis un sacrilège. Il fallait donc avoir un camp. Maman en choisit un sans
raison précise, à part ce beau joueur blond qui frappait des circuits quasi sur demande et à qui son équipe s’en remettait quand la défaite était imminente.Même lorsque le Club optimiste perdait, le joueur étoile recevait l’amour des spectateurs en liesse, et maman, debout, avait le coeur qui palpitait. Dans son cabanon, l’annonceur maison arrêtait alors de parler dans son micro, le laissant grésiller pendant de longues secondes, et reprenait ensuite, ému, multipliant les éloges devant les exploits de ce héros. Maman veillait souvent tard les samedis soirs, surtout au moment du championnat, où il pouvait y avoir deux parties consécutives, la dernière se poursuivant jusque très tard dans la nuit. Jamais le spectateur ne quittait son siège avant la fin. Jamais. Maman ne fit pas exception. Sauf un soir. Le soir où elle se retrouva sous l’estrade B avec celui
qui lui donna son premier baiser.

La voix de maman baissait, ses mots devenaient confidences. Toujours collée contre la porte de mon placard, mon oreille était irritée tant je l’appuyais fort. La peur me prenait, mais me relâchait aussitôt que maman poursuivait. Je devais rester alerte et ne rien manquer de ses paroles. « Le Carnaval », m’avait-elle annoncé, en fredonnant une chanson étrange, que je n’avais jamais entendue. Maman adorait la musique, mais ne me faisait pas partager son plaisir. Elle pensait sûrement que la quiétude m’était essentielle. Elle portait toujours de gros écouteurs. Elle éteignait les lumières et ne laissait que la lueur d’une veilleuse. Parfois, par la porte entrouverte de mon placard, je les espionnais : elle et la musique que je n’entendais pas. Elles dansaient ensemble. J’arrivais à m’imaginer les sons qui devaient lui remplir les oreilles. Ce n’était pas toujours même genre. Parfois, un rythme envoûtant habitait son corps, tandis que d’autres fois, une douce cadence la tirait hors d’elle-même. Ce n’était alors plus ma mère, mais une entité plus chaude, plus enivrée. Une flamme grisante. J’avais une telle envie qu’elle me prenne dans ses bras et me fasse danser avec elle ! Une fois, j’avais voulu l’implorer; dans ma bouche, un verglas de mots m’avait fendillé les lèvres. Derrière la porte de mon placard, que j’entrouvris, je la vis qui se laissait emporter une fois de plus. Elle s’était levée et avait laissé glisser ses chaussures à talons aiguilles sur le plancher de bois franc. Elle fredonnait, soupirait. Dans sa tête, la musique. Pas d’écouteurs, juste sa tête et elle. Je ne tentai rien cette fois-ci. Un doigt sur ma bouche. Je ne voulais pas gâcher ce moment unique.

Maman tournait et tournait, et je sentais une brise voulant me caresser. À chaque tour revenait l’espoir de cette caresse, sur ma peau… Soudain, elle arrêta de fredonner et de pivoter, revint s’appuyer à la porte, que j’avais vite refermée. Elle poursuivit.

Maman ne s’était jamais réellement intéressée aux duchesses, pas plus qu’aux courses de traîneaux, de raquettes, ni aux autres activités hivernales du Carnaval. Ce qui l’intéressait, c’était les six cents personnes qui se massaient dans l’enceinte du presque mythique Centre des loisirs. Du vendredi au dimanche, pendant deux semaines, les soirées se succédaient : Soirée d’ouverture, Défilé des Duchesses, Bal en Blanc, Soirée du couronnement, Bal de la Reine, Soirée de clôture. Maman n’en manquait aucune. Parce que ses amis y allaient et que c’était à peu près la seule chose dont on parlait au village
pendant plusieurs semaines. Aussi et surtout parce qu’on lui offrait de l’alcool malgré son jeune âge.Maman aimait bien. Tous baissaient les yeux sur cette chose illégale et sur d’autres : c’était la norme pendant ces temps de réjouissances. Aux dires mêmes de certains, ces festivités attiraient une clientèle plutôt olé ! olé ! Dès le début de la soirée, Maman s’en donnait donc à coeur joie, goûtant à tout ce que ses amis lui proposaient : rhum and coke, vodka jus d’orange, tequila sel et citron, coco cognac, bloody cesar, café brandy, tia maria lait et le marteau, un mélange de cognac et de crème de menthe, qui devint son drink préféré. En ces nuits animées, elle se mit à varier la fréquence de ces cocktails pour pouvoir, comme le lui souhaitaient ses compagnons, les supporter davantage de fois en fois. Elle avait d’abord essayé l’ingestion progressive, ouvrant la fête avec une boisson peu alcoolisée et la terminant avec une plus forte. Elle n’avait pas aimé; le défi n’y était pas, et elle n’impressionnait personne. Cette façon de faire appartenait aux petites natures. Par contre, elle avait adoré l’ingestion régressive, où les tord-boyaux étaient les premiers engloutis. Mais le charme fut rompu après la deuxième tentative : maman dut quitter précipitamment les réjouissances, sans trop de souvenirs le lendemain. Ce comportement pouvait, bien sûr, être vu comme un signe de délinquance et donc plaire à ses copains. Mais maman ne profitait pas de la soirée. Elle retint donc l’ingestion alternative, sa façon à elle de passer le test avec brio : cocktail casse-pattes suivi d’un plus doux, et ainsi de suite. Elle aimait particulièrement l’instant où les survivants, encore debout malgré l’alcool et la fatigue, se regardaient, titubant peut-être, mais fiers de n’avoir rien manqué. Un soir, les jambes lui manquèrent. Elle dut partir précipitamment… un dernier marteau…de trop.

Maman fit ici une pause. Elle avala quelques comprimés qu’elle avait sortis de son sac à main. Une pause que je connaissais bien, puisqu’elle revenait plusieurs fois par jour. Après s’être raclé la gorge, elle continua. Elle se rappelait ce bon samaritain qui l’avait installée dans son automobile ce soir-là, l’emmitouflant dans une chaude couverture de laine. Elle se rappelait ses paroles réconfortantes, la paix dans laquelle il l’avait plongée en la laissant seule, portières verrouillées, et aussi le silence qu’il avait gardé les jours suivants.

Maman prit une profonde respiration. J’ai cru un moment que c’était son signe d’adieu. Mais il lui restait une joie à raconter. Une joie toute spéciale : teintée d’un peu de gris, de noir et de beaucoup de bleu. Une joie triste. Une joie qui surgit lorsqu’un événement est insupportable, une joie qui vient en aide. Une joie qui avait sauvé maman. Cette dernière joie, maman me la légua tel un héritage. Elle avait vu des hommes visiter sa mère sur son lit de mort. Ils étaient arrivés comme ça, sans frapper, et les avaient surprises, la mère et la fille. Par leur allure singulière, ces hommes, tout bleus, avaient fait sourire grand-mère; ils l’avaient enveloppée d’une telle poésie ! Dès leur arrivée, ils s’étaient tenus debout devant son lit et l’avaient fixée dans les yeux. De grands hommes d’au moins sept
pieds, entourés d’un halo puissant, contenant tous les bleus du monde. Des bleus à l’infini, qui s’étaient étirés lentement pour colorer la pièce. Objet par objet, un mur à la fois, le ciel était venu tapisser l’espace. Maman avait alors remarqué des bleus distincts s’unir aux trois hommes. Le premier, turquoise, s’était assis sur le lit, et avait remémoré à grand-maman ses plus beaux souvenirs : sa naissance en bordure d’un chemin de campagne, en pleine canicule ; le courage de son chien Blanchon, qui l’avait un jour traînée à l’extérieur de sa maison lors d’un incendie dont elle était responsable; le potager, immense et varié, qu’elle avait cultivé plus de quarante ans avec un bonheur sans nom; le voyage qu’elle avait fait à Paris avec son amant. Ces souvenirs et bien d’autres avaient ravi grand-mère, qui s’était alors sentie prête à quitter le monde. Maman l’avait vu dans ses yeux, cette sérénité, ce besoin de partir, là, à l’instant. Mais la mort, elle, n’était pas prête. S’approchant de grand-maman, le deuxième homme, indigo, avait pris la place du premier.

Devant ma porte, maman se tut. Longtemps. Elle ne pouvait pas m’abandonner comme ça, avec ces hommes bleus et grand-mère à l’agonie.Trop longtemps. Non, elle ne le pouvait pas. Alors que j’allais ouvrir, elle frappa à plusieurs reprises contre la porte avec ses poings. Ma tête chauffait, mon coeur bouillait, mon oreille s’incendiait à force de ne rien entendre. Elle reprit enfin au moment où l’homme-indigo avait dévoilé les ombres noires de la vie de grand-maman: les nombreuses souffrances qu’elle avait fait subir à son mari trompé, négligé, malade, enfermé dans un hospice, et celles infligées à son amant, qu’elle avait trompé, négligé, rendu fou, quitté. Grand-maman avait alors mis sa main droite sur son coeur, avait contemplé l’homme-indigo de ses yeux pleins de larmes, et avait rendu l’âme. Le troisième homme, lavande, toujours debout, avait recueilli cette âme purifiée et l’avait remise en partie entre les mains tremblantes de maman. Les trois
hommes aux bleus infinis avaient alors repris leur place, alignés devant le lit, et leur halo s’était éteint. Après leur départ, maman était restée seule entre quatre murs redevenus gris, une grand-maman morte, et un fragment d’âme.

Maman se souvenait avec tendresse de cet être qui lui avait tout donné. C’est à ce moment, à sa mort, à ce don d’âme qu’elle avait véritablement réalisé la bonté de cette
femme, sa chance inouïe de l’avoir eue à proximité. Souvent. Tout ce temps. Elle affirmait n’avoir jamais été assez digne pour garder cette âme avec elle, et m’avoua même l’avoir enterrée en lieu sûr. Une âme en terre vaut mieux qu’une âme entre de mauvaises mains. Grand-maman ne serait plus là, emportant le bleu du ciel avec elle. « J’ai eu hâte, toute ma vie, que les cieux viennent me prendre aussi », dit maman de l’autre côté de mon placard, en cette nuit de novembre.

C’était bien des souvenirs pour maman. Elle semblait soulagée de s’être dévoilée. Elle ouvrit tout doucement la porte du placard, me regarda de ses immenses yeux noirs et m’enlaça fortement, comme jamais auparavant. Sa peau de velours contre moi. Sa senteur de fleurs des champs. Son souffle court. Sa longue chevelure couvrant mes mains agrippées à son dos. Son corps berçant. Sa chaleur tentant un ultime soulagement. Ma froidure, encore là. Elle s’était tant jurée de me réconforter. L’évidence de son incapacité à être aussi bienveillante que grand-mère l’anéantit à nouveau. Elle me repoussa, et referma.

Elle resta un certain temps devant ce placard devenu mon habitat. C’était la première fois que je l’entendais pleurer. Je l’avais entendue crier, hurler, se plaindre, se détester, se mentir, se salir. Mais ne jamais pleurer. Elle avait déjà confié à Brac qu’elle était sèche par en dedans, qu’elle manquait d’eau pour les sanglots. S’était-elle menti encore une fois ? Ou avait-elle plutôt voulu leurrer Brac pour se protéger de lui ? Ça, je n’allais jamais le savoir, mais je savais que des hommes-bêtes s’étendaient depuis longtemps dans son lit. Même plusieurs fois par jour, quand le temps était morne et la pluie diluvienne. Ça je le savais. Avec ces types, ajouta-t-elle, elle avait tenté d’oublier qu’elle ne pouvait pas me réchauffer. Je voulus alors lui crier que c’était moi et mes os glacés qui étions la cause de tout, lui exprimer ma tristesse de ne pas être le petit garçon désiré, m’excuser de ne pas avoir essayé de l’être. Aucun son ne sortit de ma bouche. Rien que de la buée.

Avant de partir pour toujours, Passe-Velours m’a confié, devant la porte de mon placard : « Comme ta grand-mère et moi, tu as la faculté de voir ces hommes bleus. » Je les ai quelques fois aperçus depuis. Au début, ils sont passés sous forme d’ombres délavées. Ensuite, ils sont entrés par la porte de mes rêves pour, plus tard, caresser les différents murs qui m’entouraient, et enfin partir avec ceux que j’aimais.


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